Chessboxing au cabaret sauvage : pions et poings liés
Mon premier est un jeu de stratégie très complexe, mon second est appelé le noble art. Mon tout est un sport inventé par le génie de la bande dessinée Enki Bilal. Vous avez trouvé ? La réponse est dans le titre, il s’agit du chessboxing. Un sport hybride alliant jeu d’échec et boxe anglaise, inventé par Bilal et illustré dans le troisième et dernier opus de son chef d’œuvre d’anticipation Nikopol : Froid Équateur. La discipline est aujourd’hui un sport pratiqué en club à travers le monde. 30 ans après son invention, ce samedi 1er octobre 2022 à 19h, c’est au Cabaret Sauvage (Paris 19ème) que s’est tenue devant 600 spectateurs la deuxième édition française des compétitions de chessboxing organisée par l’IFC (Intellectual Fight Club).
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Le chessboxing : mode d’emploi
Tout d’abord, les règles sont les suivantes : les combattants enchainent 11 rounds de trois minutes chacun, six d’échecs et cinq de boxe. Le vainqueur est désigné soit par échec et mat, par KO, au dépassement du temps sur l’échiquier ou par abandon de l’adversaire.
La compétition est composée de quatre rencontres, opposant huit joueurs aux profils très différents. Ces derniers s’affrontent en fonction de leur classement Élo et de leur poids. Deux titres sont disputés ce soir, celui de champion de France de moins de 80 kg et de champion du Monde moins de 85 kg. Ainsi, un ingénieur en maths appliqués affrontera un étudiant pour le titre de champion de France, et un coach d’échecs néerlandais combattra un « bagarreur » français pour la ceinture de champion du monde.
Il est 18h40 lorsqu’un homme en bonnet noir fend le petit groupe attendant sagement derrière les barrières de sécurité. Une fille demande à son père pourquoi LUI n’attend pas l’ouverture des portes comme tout le monde. Le père répond avec enthousiasme que LUI, c’est Enki Bilal, l’inventeur du chessboxing. L’excitation monte.
Quelques minutes plus tard, devant le Cabaret Sauvage, le nombre de spectateurs a déjà triplé de volume. La foule rentre dans la salle où un ring de boxe immaculé trône au centre. Premières bières, premières rencontres. À l’image de l’artiste et de son œuvre transgénérationnelle, un public cosmopolite de tout âge remplit le lieu. Beaucoup viennent entre amis pour supporter leurs champions. Les gens semblent se connaitre, conscients de faire partie d’un club, d’une famille enfin réunie.
Quelques minutes plus tard, les lumières sont tamisées et, un chant corse retentit dans la salle. Le public est attentif, appréciatif, réceptif, patient. Certains ont attendu 3 ans avant le grand retour du chessboxing en France dû à la crise du covid. D’après les supporters, la communauté n’a fait que grandir pendant cette période et a entre-temps attiré de nouveaux adeptes venus grossir les rangs des clubs et des supporters partout dans le monde.

Une ballade physique, un affrontement mental
Après l’annonce par l’animateur du programme de la soirée, les combattants rentrent en musique comme chez les pro, l’IFC n’a rien à envier à l’UFC. L’italien Vito Borelli rentre sur le thème musical du Parrain, ambiance. Les poings déjà bandés, casques anti-bruit sur les oreilles, les adversaires s’installent de chaque côté de l’échiquier placé au milieu du ring. La pression est palpable. Enki Bilal est aux premières loges, lui aussi très concentré. La partie commence.
La proximité du public avec les athlètes est telle que nous sommes immédiatement galvanisés. Après trois minutes d’échecs le gong retentit. Un assistant retire l’échiquier du ring pendant que les joueurs se métamorphosent, gants vissés aux poings, protège-dents mordus et vaseline appliquée par leurs entraineurs pour éviter les coupures. La transformation est immédiate. Nouveau gong, tout va alors très vite. En moins de 2 minutes, le français Arthur Var chancelle : l’arbitre siffle la fin du combat. L’italien exulte. Premier combat, premier T.K.O. (K.O annoncé par l’arbitre). Ceci n’est pas un jeu. Le public, sous le choc, ne s’attendait pas à une telle démonstration de force d’entrée de jeu. De quoi échauffer les esprits dans une ambiance survoltée.
Au deuxième combat, c’est au tour des échecs de départager les deux adversaires : exalté par ses proches qui scanderont son prénom pendant de longues minutes, le français Kamel Boudjahlat s’impose par échec et mat face au hollandais Maarten Kamerling.

Un sport complet
Enki ne cache pas qu’il imagine déjà le chessboxing aux Jeux Olympiques. Pourquoi pas ? Même si le chemin semble long jusqu’aux J.O., le développement du chessboxing à l’international et l’engouement du public nous donne certainement envie d’y croire.
La soirée est loin d’être terminée, mais c’est déjà une certitude : le chessboxing est bien plus qu’un mariage de deux disciplines. C’est un sport à part entière, de ceux qui soulèvent et nourrissent de grandes ambitions chez les joueurs comme chez les supporters. Crochets dans les côtes, jabs bien secs, hématomes qui rougissent les flancs, les combinaisons de coups violents s’enchainent et le corps est mis à rude épreuve. Mais l’esprit doit suivre. « Cette déstabilisation, peut aussi arriver aux échecs, on n’est jamais à l’abri qu’il se passe quelque chose, un coup bien placé comme à la boxe, c’est tout l’esprit des maths. D’où l’envie d’en découdre à la boxe juste derrière. » souligne Thomas Cazeneuve, champion du monde de chessboxing 2017 venu commenter le match en direct sur Twitch. L’alchimie de ce sport vient de là : boxe ou échecs, la stratégie découle toujours de l’analyse de l’adversaire, de son positionnement, de coups portés avec finesse et habileté.
Au troisième combat, l’ingénieur Tim Arby s’impose aux échecs, il est sacré champion de France des moins de 80kg.
La dernière rencontre, encore plus spectaculaire que les précédentes, achève de conquérir le cœur du public. Les rounds s’enchainent et les adversaires s’acharnent. Le bagarreur français Jules Alois Julien a l’avantage sur le ring. Le coach d’échecs gallois Carl Strugnell gagne néanmoins au septième round, échec et mat. Il remporte le titre de champion du monde des moins de 85kg. Visage marqué, sa ceinture dans une main, une bière bien méritée dans l’autre, il est ovationné par la foule. Sur l’échiquier, le roi est tombé. Vive le roi ! Enki, éternel parrain de ces champions, restera debout toute la soirée, et nous aussi.
Qui seront les prochains à approcher, comme le dit Bilal dans Froid Équateur, « l’échelle suprême, celle du corps et de l’esprit » ? Pour le savoir, rendez-vous le 3 février 2023, date de la prochaine compétition de chessboxing, toujours au Cabaret Sauvage.

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